Sociologie des sneakers

Les semelles de crêpe, ça ne va plus sur ce blog. Ces derniers jours, on a causé gras du bide, cantoche du primaire, et staycation. Mais on oublie sévèrement de parler de trucs sérieux, et c’est un grand tort dans un monde qui perd de jour en jour ses repères. Alors, pour le salut de mon âme, j’ai décidé d’aborder un sujet hautement crucial pour les enjeux de demain : les chaussures.
On sous-estime le rôle de boussole que peuvent jouer les chaussures dans ce monde désorienté et (pas toujours) désargenté. Si je me faisais philosophe, je dirais : « Quand on a de bonnes chaussures, on sait où on met les pieds ». Ce serait un peu short pour faire un bouquin, mais pour faire un plateau télé avec Finkielkraut, ça tiendrait.
Oui, la chaussure est un élément essentiel de toute garde-robe qui se respecte. Ne rions pas sous cape comme Estella Warren dans la pub Chanel n°5 : si les filles voient mieux le monde chaussées sur des talons haut, nous ne sommes pas en reste. A dire vrai, plus que pour toute femme, car elles se mettent à porter des talons très jeunes, notre vie est scandée par les types de chaussures que nous portons. Petits, dans les années 80 et 90, nous portions fièrement nos Nike Air Force et nos Reebok Pump. Aujourd’hui, plus grand que nous sommes, nous avons opté pour les sneakers et les baskets de ville. Les sneakers, c’est un peu le signe de notre entrée dans le monde social, l’intégration des codes vestimentaires de l’adulte tout en se tenant quand même cramponnés à une part de notre style vestimentaire d’adolescent.

Parce que oui, on le sait tous, et on le redoute avec crainte : les sneakers sont le stade intermédiaire entre le style vestimentaire de l’adolescent et celui de l’adulte. On sait tous ce qui se profile derrière : la Jean-Marie Weston en gros cuir, la grosse grolle couleur camel qu’il faut cirer et porter avec un costume coupé droit. La grolle, elle représente tout ce qu’on déteste : la vie dans une entreprise de vente de fournitures de bureau appelée COFRATEC, les collègues à chemisette vert tilleul avec les stylos coincés dans la poche poitrine, les gens qui ont toujours eu l’habitude de travailler en bureau individuel et se retrouvent dans un open space dont ils ne connaissent pas les codes, les horaires 9h-17h quand on avait l’habitude de faire 11h-20h, la moyenne d’âge de 45 ans, des collègues qui s’appellent Monique, Chantal, Jean-Louis et Didier, n’en jetez plus, je fais une crise d’angoisse.
Et après ? Et après ? Après on aura les pieds gonflés, et on optera pour les Mephisto informes. Car alors la notion de style, de glamour, nous passera totalement au-dessus. Ce sera le confort avant tout.
Alors pour le moment, je profite de la charge émotionnelle que je peux mettre dans mes sneakers, qui par bonheur aiment vivre, se patiner, se salir délicatement, et qui se bonifient avec le vieillissement. Je prends mon courage à deux mains et je le crie haut et fort :
I ♥ SNEAKERS !
Demain les semelles de crêpe, on en recausera plus en profondeur. Je vous laisse avec l’eau à la bouche, tiens.
Photo — CaR!b0




